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Aspartame : quand le lobbying dicte la science
mardi 16 septembre 2025, par
L’aspartame est un édulcorant de synthèse au pouvoir sucrant 150 à 200 fois supérieur à celui du sucre. Il est utilisé pour donner une saveur sucrée sans apporter de calories.
On le retrouve dans plus de 2 500 produits en Europe, et environ 6 000 dans le monde, principalement dans les produits dits « light », « zéro » ou « allégés en sucre »1,2.
Il représente un enjeu économique majeur pour les industriels puisqu’il est extrêmement rentable : sa puissance sucrante permet d’en utiliser des quantités infimes, pour un coût environ dix fois inférieur à celui du sucre3. Les économies réalisées par les fabricants sont considérables, mais rarement répercutées sur les prix de vente. Les boissons classiques et leur version sans sucre sont ainsi souvent vendues au même prix, voire plus cher dans certains cas, ce qui permet de maximiser les marges.
Mais la sécurité de l’aspartame est aujourd’hui largement remise en question. De nombreux scientifiques et journalistes d’investigation dénoncent des effets toxiques minimisés par des études biaisées, ainsi que des conflits d’intérêts entre industriels et autorités sanitaires ayant conduit à son autorisation.
Dans cet article, nous décryptons les zones d’ombre qui entourent l’aspartame et nous faisons le point sur ce que dit réellement la science.
Une mise sur le marché très controversée
1965 : naissance d’un édulcorant sous influence
L’aspartame est découvert par hasard en 1965 par un chimiste de l’entreprise pharmaceutique américaine Searle. Ce chimiste prénommé James Schlatter travaille sur un médicament contre les ulcères, lorsqu’il synthétise une nouvelle molécule. En goûtant accidentellement le composé sur ses doigts, il remarque son goût extrêmement sucré4.
Son pouvoir sucrant, bien supérieur à celui du sucre, suscite rapidement l’intérêt de la société, qui engage alors une procédure d’autorisation auprès de la FDA (Agence américaine des produits alimentaires) pour permettre son utilisation dans des produits alimentaires courants.
Searle finance alors plusieurs tests en laboratoire pour évaluer la toxicité de l’aspartame et transmet les résultats à la FDA en 1973. Dans la foulée, en 1974, la FDA approuve sa mise sur le marché dans les aliments secs et les chewing-gums. Cette décision se base sur une première lecture sommaire des études de toxicité fournies par Searle et sur l’hypothèse simpliste selon laquelle l’aspartame serait inoffensif puisqu’il se dégrade dans l’organisme en deux composés naturellement présents dans le corps humain5.
Cette autorisation suscite immédiatement des critiques, notamment de la part du neuroscientifique John Olney, qui alerte sur le risque de lésions et de tumeurs cérébrales6. Dès l’année suivante, en 1975, la mise sur le marché de l’aspartame est suspendue pour permettre une investigation plus approfondie de la part des scientifiques de la FDA7.
Après 2 ans de travail, ces derniers soulèvent de graves problèmes. Ils pointent de nombreuses négligences et irrégularités dans les études menées sur des rats et des souris : symptômes non signalés ayant nécessité des antibiotiques, retrait de tumeurs avant dissection sans mention dans les rapports, ou encore impossibilité d’examiner certains organes trop dégradés8,9. Au total, 52 anomalies majeures sont relevées dans seulement trois études parmi les 15 études toxicologiques fournies par Searle10,11. Face à la gravité des faits, le chef du service juridique de la FDA engage des poursuites contre Searle pour « rétention de données et fausse déclaration »12,13. La FDA mandate également un comité de scientifiques extérieurs à l’agence pour statuer sur la sécurité de l’aspartame. C’est la première fois que la FDA recourt à ce procédé, appelé Public Board of Inquiry, pour trancher une question de sécurité sanitaire14. En 1980, après plusieurs mois d’investigation, le comité conclut à l’unanimité contre la réautorisation de l’aspartame15.
L’élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis en 1980 marque cependant un tournant important dans l’histoire de l’aspartame. Donald Rumsfeld, alors PDG de Searle, est loin d’être un inconnu à Washington : il a déjà occupé des postes de haut niveau dans l’administration, notamment celui d’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN et de chef de cabinet à la Maison Blanche sous Gerald Ford9.
Ronald Reagan et Donald Rumsfeld, à la Maison-Blanche en 1983 (Photo by David Hume Kennerly/Getty Images)
Après avoir quitté la politique pour rejoindre Searle, il s’implique activement dans la campagne présidentielle de Ronald Reagan. Avec la victoire de ce dernier, Rumsfeld rejoint à nouveau le gouvernement en intégrant le Comité consultatif intérimaire sur la politique étrangère. Il joue alors un rôle clé dans la nomination du nouveau président de la FDA16. Arthur Hayes, un proche de Rumsfeld sans aucune expérience dans le domaine des additifs alimentaires, est ainsi désigné à la tête de l’agence. Moins de deux mois après sa prise de fonction, en juillet 1981, Hayes autorise à nouveau l’aspartame17, d’abord pour une utilisation dans les aliments secs, puis dans les boissons, avant de l’étendre à tous les produits alimentaires en 1996. Il déclare : « Je ne suis pas prêt à dire qu’il n’y a aucun risque lié à l’aspartame, mais je pense qu’il a été démontré qu’il n’y avait pas de risque significatif. »18
Publicité pour NutraSweet, première marque commerciale sous laquelle Searle a vendu l’aspartame dans les années 1980.
Cette décision va à l’encontre des conclusions des toxicologues de la FDA et des experts indépendants du Public Board of Inquiry19. Plus surprenant encore, elle contredit aussi la position du principal lobby américain des boissons, la National Soft Drink Association. L’organisation s’était opposée à l’utilisation de l’aspartame dans les sodas, jugeant que la substance pouvait se dégrader en composés toxiques lors du stockage. En 1983, elle déclare d’ailleurs : « Searle n’a pas apporté la certitude nécessaire pour garantir que l’aspartame et ses produits de dégradation sont sûrs dans les boissons gazeuses. »20
Pour légitimer la réautorisation de l’aspartame aux États-Unis, deux nouvelles études sont présentées21,22. Toutes deux sont menées et financées par Ajinomoto, l’un des principaux fabricants mondiaux… d’aspartame ! Ces travaux, portant sur les risques de cancer et sur les autres effets toxiques à long terme de l’aspartame, concluent à une absence de toxicité. Mais comme les études précédentes menées par Searle, ces travaux d’Ajinomoto sont loin de faire l’unanimité. D’abord, ils n’ont jamais été soumis à une relecture par des pairs — une étape pourtant fondamentale pour garantir la validité scientifique d’une étude23. Ensuite, leur méthodologie ne respecte pas les standards toxicologiques en vigueur à l’époque24,25.
Par ailleurs, l’étude sur le cancer menée par Ajinomoto en 198121, utilisée pour justifier la réautorisation, se limite exclusivement aux tumeurs cérébrales, ignorant ainsi la possibilité que d’autres organes puissent également être affectés par un risque de cancer. Cette approche avait pourtant été jugée insuffisante d’un point de vue toxicologique par les scientifiques internes de la FDA de l’époque26 pour justifier une autorisation de mise sur le marché.
Des liens troublants entre la FDA et les fabricants d’aspartame
Au-delà de reposer sur des études contestées, l’approbation de l’aspartame soulève aussi la question des conflits d’intérêts. Et pour cause : six hauts responsables de la FDA impliqués dans l’approbation finale de l’édulcorant en 1981 ont, peu après, rejoint des entreprises liées à la production… d’aspartame27 !
Autre élément troublant : Samuel Skinner, le procureur fédéral chargé de mener l’action judiciaire de la FDA contre Searle pour les irrégularités dans ses études, démissionne le 1er juillet 1977. Or, il ne restait que quelques mois pour agir, jusqu’en décembre 1977, avant que les délais de prescription ne rendent toute action impossible. Peu après, Skinner rejoint le cabinet d’avocats… chargé de défendre Searle dans cette affaire ! Son remplaçant, William Conlon, arrivé trop tard, n’a pas eu le temps de reprendre le dossier. Résultat : les poursuites sont abandonnées et Searle échappe définitivement à toute sanction. Étrangement, Conlon finit par rejoindre le même cabinet d’avocat chargé de défendre Searle moins d’un an plus tard12,28.
Autre illustration des conflits d’intérêts, une enquête révèle qu’Arthur Hayes, nommé président de la FDA en 1981, a accepté plusieurs avantages offerts par des industriels29, notamment la mise à disposition d’un jet privé appartenant à General Food Corporation, un distributeur d’aspartame18. Ces révélations auraient contribué à sa démission en 198330. Peu après, il rejoint Burson-Marsteller, l’agence de relations publiques de Searle, en tant que consultant scientifique senior13.
Europe : une expertise de l’EFSA qui soulève également des doutes
Malgré les nombreuses controverses aux États-Unis, l’élan est lancé. D’autres pays commencent à autoriser l’aspartame dans les produits du quotidien en s’appuyant sur l’approbation américaine, et sans exiger d’études complémentaires : le Canada en 198131, l’Australie en 198632, puis l’Union européenne en 199433.
Une réévaluation en 2013 largement critiquée
En 2013, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) réévalue la sécurité de l’aspartame pour son utilisation en Union Européenne, et conclut à l’absence de danger34,35. Mais cet avis suscite à son tour des critiques. En 2019, Erik Millstone et Elizabeth Dawson, deux chercheurs de l’University of Sussex au Royaume-Uni, publient une étude qui remet en cause cette évaluation36. Ils alertent sur la méthodologie de sélection des études toxicologiques par l’EFSA. En effet, ils indiquent que chacune des 73 études montrant des effets nocifs de l’aspartame sur la santé ont été écartées sans justification solide. A l’inverse, 43 des 62 études ne montrant pas ou peu d’impact de l’aspartame ont été prises en compte dans l’évaluation, soit plus des trois quarts. Or, certaines des études écartées étaient jugées par les deux experts comme « plus robustes et plus pertinentes » que celles retenues. Autre problème : parmi les études retenues, beaucoup étaient financées par les industriels et certaines avaient même été jugées « sans valeur », « frauduleuses » voire même de « désastre » par d’anciens toxicologues de la FDA37.
Or, s’appuyer sur des études financées par les industriels peut introduire des biais dans les résultats. Ce sont les conclusions de deux revues scientifiques publiées en 201638 et 201739 : les études financées par l’industrie alimentaire sont plus susceptibles de conclure à l’absence d’effets négatifs des édulcorants (notamment sur la prise de poids), par rapport aux études menées de manière indépendante.
Les études Ramazzini : des travaux de référence pourtant écartés par l’EFSA
L’EFSA a notamment écarté de sa réévaluation plusieurs études majeures40,41,42 sur les risques de cancer menées par l’Institut Ramazzini, un centre de recherche qui bénéficie pourtant d’une reconnaissance internationale en cancérologie43. L’EFSA a justifié cette décision par le fait que ces travaux ne respectaient pas les protocoles expérimentaux standards. Pourtant, ces travaux allaient bien au-delà des exigences habituelles : l’étude portait sur 1 400 rats (contre 400 dans les protocoles classiques), testait 6 niveaux de dose (au lieu de 3 habituellement), et laissait les animaux vivre jusqu’à leur mort naturelle afin de détecter d’éventuels effets cancérigènes tardifs, alors que les protocoles standard prévoient l’enthanasie des rongeurs au bout de deux ans44.
La critique principale de l’EFSA portait sur cette longévité inhabituelle des rongeurs : selon l’agence, les infections pulmonaires observées chez des animaux âgés rendaient « l’interprétation des résultats difficile ». L’EFSA suggérait ainsi que les tumeurs pouvaient être dues aux infections pulmonaires et non pas à la consommation d’aspartame34,45.
Or, selon les chercheurs de l’institut Ramazzini, ces infections font partie du « processus naturel de vieillissement de ces animaux »46. Surtout, elles ont également été constatées dans le groupe témoin, non exposé à l’aspartame, ce qui exclut leur implication dans le développement des tumeurs. La présence d’un groupe contrôle permet précisément d’écarter ce type de biais, en garantissant une comparaison rigoureuse.
Morando Soffritti, principal auteur des études de la Fondation Ramazzini sur l’aspartame, en 2006. (Photo by Pigi Cipelli\Archivio Pigi Cipelli\Mondadori via Getty Images)
La qualité des travaux de l’institut Ramazzini sur l’aspartame a ensuite été reconnue à plusieurs reprises. Un avis publié en 2008 par trois scientifiques américains, spécialistes des méthodologies expérimentales permettant d’évaluer la cancérogénicité des substances, souligne que le fait de prolonger la vie des animaux permet de « renforcer la valeur et la validité des résultats »47. Par ailleurs, comme nous l’a expliqué le chercheur Erik Millstone au cours d’un entretien, « les études de l’Institut Ramazzini étaient plus approfondies, fiables et pertinentes pour l’exposition humaine que celles réalisées selon les protocoles conventionnels ».
En 2021, l’institut Ramazzini a publié une nouvelle étude confirmant que les tumeurs observées chez les rongeurs dans ses premières études étaient bien liées à la consommation d’aspartame, et non aux infections pulmonaires qui apparaissent naturellement en fin de vie48. En 2023, la principale étude controversée a été ré-analysée par de nouveaux chercheurs de l’Institut Ramazzini et les conclusions sont restées inchangées49.
Enfin, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) – une référence mondiale en matière de recherche sur le cancer – a confirmé la solidité de la méthodologie de l’Institut Ramazzini en 2024. Il a ainsi affirmé que l’extension de la durée de vie des rats était considérée comme l’une des principales forces de cette étude. Il a également souligné que la pureté de l’aspartame avait été correctement analysée. À l’inverse, le CIRC a jugé les travaux de Searle et Ajinomoto limités par l’absence d’informations sur la pureté et par le manque de détails en histopathologie50.
En refusant d’intégrer les données de l’Institut Ramazzini, l’EFSA a écarté certaines des preuves les plus solides disponibles sur les risques de cancer, soulevant ainsi des interrogations sur son impartialité. L’Institut Ramazzini a par la suite révélé en 2021 avoir subi de fortes pressions après ses publications sur l’aspartame. Les chercheurs à l’origine de ces travaux ont vu leur crédibilité attaquée et leurs recherches tournées en dérision par l’industrie agroalimentaire51,52,53, ce qui a conduit à une réduction significative de leurs financements54.
Le Center for Science in the Public Interest (CSPI), une ONG américaine reconnue pour son action en faveur de la santé publique, avait également dénoncé ces attaques contre l’Institut Ramazzini en 201355. L’organisation rappelle que les travaux de l’institut apportent « des preuves irréfutables que l’aspartame est cancérigène chez les animaux ».
L’EFSA également suspectée de conflits d’intérêt
Dans leur étude de 201936 sur la réévaluation de l’aspartame par l’EFSA, les chercheurs de l’Université de Sussex suggèrent que l’agence aurait été influencée par des conflits d’intérêt d’ordre commercial. Selon eux, cela pourrait expliquer pourquoi certaines études pourtant solides ont été écartées de la réévaluation menée par l’EFSA 2013.
Cette hypothèse rejoint les constats de l’ONG Foodwatch. Dans un rapport sur l’aspartame publié en 202556, l’organisation indique que, parmi les 62 études jugées fiables par l’EFSA, 45 présentent des conflits d’intérêts : elles sont soit directement financées par les fabricants d’aspartame, soit rédigées par des personnes collaborant en parallèle avec l’industrie liée à cet édulcorant.
L’analyse publiée par le Réseau Environnement Santé en 201357 va encore plus loin et révèle que 6 des 19 experts de l’EFSA ayant participé à la réévaluation de l’aspartame entretenaient des liens étroits avec l’industrie, notamment avec Ajinomoto, principal fabricant mondial d’aspartame, ou encore avec Coca-Cola, dont les boissons « light » et « zéro » reposent largement sur cet édulcorant. Plus préoccupant, cette analyse révèle qu’une partie du rapport de l’EFSA de 2013 est en réalité un copier-coller d’une publication de 2007 financée par Ajinomoto51. Sur les 96 lignes du rapport de l’EFSA consacrées aux risques neurologiques liés à l’aspartame, 60 sont identiques ou très proches du texte de la publication financée par Ajinomoto. Le Réseau Environnement Santé conclut dans son rapport que la réévaluation de l’EFSA en 2013 présente de graves manquements aux principes essentiels de la déontologie scientifique.
Source : CIRC, 2024
L’EFSA semble également avoir cherché à minimiser, voire à dissimuler, certains liens entre ses membres et l’industrie. C’est ce que révèle la journaliste d’investigation Marie-Monique Robin dans son documentaire Notre poison quotidien 58, diffusé en 2011 sur Arte. Elle y montre que l’agence aurait modifié a posteriori une déclaration officielle de conflits d’intérêts. Le cas concerne Dominique Parent-Massin, membre du groupe de travail chargé d’évaluer l’aspartame. Dans sa fiche initiale, cette experte de l’EFSA indiquait avoir travaillé comme consultante pour Ajinomoto et pour Coca-Cola — deux entreprises directement concernées par l’édulcorant. Or, ces mentions auraient disparu de la fiche après que la journaliste a interviewé des membres du personnel de l’EFSA dans le cadre de son enquête sur l’aspartame. Cette modification efface ainsi toute trace d’un lien direct entre l’experte de l’EFSA et deux entreprises ayant un intérêt commercial majeur dans l’aspartame, soulevant un problème fondamental de transparence et d’indépendance.
Ces révélations vont dans le même sens que celles de l’ONG Corporate Europe Observatory. Dans un rapport publié en 201159, l’organisation explique que quatre membres du panel de l’EFSA chargé d’évaluer les additifs alimentaires n’avaient pas déclaré leurs collaborations actuelles et passées avec l’International Life Sciences Institute (ILSI Europe). Sous couvert d’être une organisation scientifique indépendante à but non lucratif, l’ILSI défend farouchement les intérêts de l’industrie alimentaire60. Elle a été fondée par un ancien vice-président de Coca-Cola, financée pendant des décennies par des entreprises comme Coca-Cola (jusqu’en 2021) et Mars (jusqu’en 2018), et compte aujourd’hui parmi ses membres Pepsi et Ajinomoto. Le rapport de l’ONG Corporate Europe Observatory conclut qu’il est urgent de mettre en place des règles plus strictes sur les conflits d’intérêts et de réformer en profondeur la manière dont l’EFSA élabore ses avis scientifiques.
Par ailleurs, le Parlement européen a vivement remis en question l’indépendance de l’EFSA dans un rapport publié en 201461,62, appelant à une véritable politique de transparence et de prévention des conflits d’intérêts. En réponse, l’agence a pris plusieurs mesures : en 201463, elle a instauré des règles pour prévenir les conflits d’intérêts parmi ses membres. En 201564, elle a revu sa méthodologie de sélection des études afin d’éviter que conclusions soient arbitrairement écartées. Enfin, en 201965, un règlement européen a été adopté pour renforcer la transparence de l’EFSA. Cependant, malgré ces progrès, l’avis de 2013 sur l’aspartame n’a toujours pas été actualisé.
Face à toutes ces révélations, plusieurs scientifiques appellent aujourd’hui à une réévaluation indépendante de l’aspartame au niveau européen36,48,66,67,68.
Des risques bien documentés
Cancer : un risque accru à partir d’une demi-canette par jour
En 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé l’aspartame comme « cancérigène possible » (groupe 2B)69. Cette décision repose sur un vaste travail de synthèse réalisé par le CIRC, qui a passé en revue toutes les études publiées depuis 1974 sur le potentiel cancérogène de cet édulcorant. Dans un rapport de 471 pages70, le CIRC conclut que l’aspartame est un cancérigène possible pour l’être humain.
En complément des études animales, cette classification s’appuie également sur des données humaines, notamment issues de la prestigieuse cohorte française NutriNet-Santé de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) de 202271. Cette étude de grande envergure suit les habitudes alimentaires de plus de 100 000 Français depuis 13 ans. Elle montre qu’une consommation régulière d’aspartame serait associée à une augmentation de 15 % du risque global de cancer, avec un risque encore plus marqué pour le cancer du sein, où l’augmentation atteint jusqu’à 22 %. Les personnes consommant de l’aspartame régulièrement, soit l’équivalent d’une demi canette de soda par jour, seraient plus susceptibles de développer ces cancers. C’est la première étude au monde à établir une association aussi précise et rigoureusement vérifiée entre l’exposition à l’aspartame et le risque de cancer. Ainsi, le CIRC la considère comme « l’étude la plus détaillée et de la plus haute qualité » sur l’exposition humaine à cet édulcorant.
Source : Landrigan et Straif, 2021
Une précédente étude épidémiologique menée par l’Université Harvard et publiée en 201272, ayant suivi plus de 120 000 Américains pendant plus de 22 ans, avait également identifié ces risques de cancer et mis en évidence une association statistiquement significative entre la consommation de boissons édulcorées à l’aspartame et une augmentation de 31 % du risque de lymphome non hodgkinien, ainsi que de 102 % du risque de myélome multiple.
Selon certains membres du groupe d’experts du CIRC, l’aspartame aurait même dû être classé dans la catégorie supérieure, en tant que « cancérigène probable » (groupe 2A). En effet, ils considéraient que l’Institut Ramazzini apportait des preuves suffisantes d’une cancérogénicité chez les animaux de laboratoire70. Les chercheurs de l’institut Ramazzini ont d’ailleurs contesté la manière dont leurs données ont été traitées par le CIRC. Selon eux, ce dernier a sous-évalué leurs résultats. Les chercheurs concluent que l’évaluation du CIRC sur l’aspartame pourrait « avoir été guidée par d’autres considérations que l’évaluation scientifique impartiale des données disponibles », suggérant ainsi la possibilité de conflits d’intérêts au sein du groupe de travail du CIRC73.
De nombreuses études menées sur des cellules humaines et animales ont identifié plusieurs mécanismes pouvant expliquer l’apparition de tumeurs. Selon le CIRC, le plus probable pour l’aspartame est le stress oxydatif. Lorsqu’il est digéré, l’aspartame se transforme en substances pouvant générer des radicaux libres : il s’agit de molécules instables qui, en trop grande quantité, peuvent oxyder – c’est-à-dire abîmer – les cellules. Avec le temps, ces dommages peuvent perturber le fonctionnement de nos cellules et augmenter le risque de cancer70.
Aujourd’hui, la suspicion de cancérogénicité de l’aspartame repose sur un ensemble de preuves issues de trois approches complémentaires : Tout d’abord, les études animales menées par l’Institut Ramazzini40,41,42, dont le protocole, plus exigeant que les standards habituels, a permis d’obtenir des résultats largement reconnus par la communauté scientifique. Ensuite, des études épidémiologiques menées chez l’homme, dont l’une — jugée par le CIRC comme la plus complète et rigoureuse sur le sujet71 — a mis en évidence une association significative entre consommation d’aspartame et augmentation du risque de cancers. Enfin, des recherches ayant identifié un mécanisme d’action cohérent expliquant l’apparition de tumeurs70.
La convergence de ces données, provenant de méthodes et disciplines différentes, forme un faisceau d’indices suffisant pour que le CIRC considère l’aspartame comme présentant un risque cancérogène possible chez l’humain.
Les quelques recherches ayant conclu à l’absence de risque cancérigène de l’aspartame ont, sans surprise, souvent été financées par l’industrie. De plus, elles présentent fréquemment des limites majeures. En effet, certaines reposent sur une méthodologie discutable, comme les études financées par Searle et Ajinomoto dans les années 198021,22. D’autres utilisent des souris génétiquement modifiées, un choix que le CIRC juge inadapté car ces animaux pourraient être insensibles à l’aspartame70. Enfin, certains travaux se limitent à un seul type de cancer très spécifique, ou bien reposent sur une période d’observation trop courte, ce qui empêche de détecter d’éventuels effets à long terme. Ainsi, la solidité scientifique de ces études reste bien inférieure à celle des études menées de façon indépendante et rigoureuse.
Un édulcorant qui pourrait favoriser le diabète
Comme d’autres édulcorants artificiels, l’aspartame est depuis plusieurs années soupçonné de favoriser, sur le long terme, l’apparition d’un diabète de type 2.
Cette maladie chronique correspond à un dérèglement progressif du mécanisme qui régule le glucose (taux de sucre) dans le sang. C’est la forme la plus répandue de diabète : elle touche plus de 460 millions de personnes dans le monde, soit près de 6 % de la population. Elle se développe le plus souvent à l’âge adulte, sous l’influence de nos habitudes de vie. Les principaux facteurs de risque sont bien connus aujourd’hui : sédentarité, alimentation déséquilibrée ou encore tabagisme74. Mais, depuis quelques années, les scientifiques soupçonnent également certains édulcorants – et notamment l’aspartame – de contribuer au développement de cette maladie.
Depuis 2008, douze études de cohorte reconnues solides par l’OMS75, montrent qu’une consommation régulière de boissons édulcorées pourrait augmenter le risque de développer un diabète de type 2. Par exemple, une étude française publiée en 201376, menée auprès de 66 000 femmes, révèle que les consommatrices régulières de boissons édulcorées présentent jusqu’à deux fois plus de risque de développer un diabète de type 2 que celles qui n’en consomment pas. De façon surprenante, dans certains scénarios, ce risque était comparable à celui observé chez les personnes consommant régulièrement des boissons sucrées classiques, pourtant connues pour favoriser le diabète. Des résultats similaires ont été observés dans d’autres études menées sur l’être humain, publiées en 200977 et 201478, ainsi que sur l’animal en 201779.
Trois mécanismes principaux sont envisagés pour expliquer ces résultats : Les édulcorants pourraient entretenir, voire renforcer, l’attrait pour le goût sucré, incitant à consommer davantage de produits sucrés80. Les édulcorants, notamment l’aspartame, pourraient provoquer des réactions physiologiques similaires à celles du sucre, en activant les récepteurs du goût sucré présents non seulement dans la langue, mais aussi dans l’intestin et le pancréas. Une étude américaine de 201081 a ainsi montré que la consommation d’aspartame entraînait une augmentation du taux d’insuline comparable à celui provoqué par la consommation de sucre trente minutes après l’ingestion du repas. Enfin, les édulcorants pourraient déséquilibrer le microbiote, entraînant une inflammation chronique qui favorise la résistance à l’insuline et augmente le risque de diabète de type 282.
En 2023, une étude issue de la cohorte française NutriNet-Santé83, saluée pour sa rigueur méthodologique, a apporté des résultats encore plus précis. Elle révèle qu’une consommation régulière d’une petite quantité d’aspartame pourrait augmenter de 48 à 63 % le risque de développer un diabète de type 2. Les auteurs concluent que ces édulcorants ne peuvent pas être considérés comme des substituts sûrs au sucre, même lorsqu’ils sont utilisés à faibles doses.
De nombreuses autres études ont également mis en évidence une association entre la consommation d’édulcorants et le diabète84. Une étude publiée en 2022 va même jusqu’à considérer que les édulcorants, et en particulier l’aspartame, pourraient « contribuer à la pandémie de diabète dans certains contextes »82.
Une augmentation du risque de maladies cardio-vasculaires
L’aspartame est également suspecté d’accroître le risque de maladies cardiovasculaires. Ces pathologies — infarctus, accidents vasculaires cérébraux (AVC), thromboses veineuses, embolies pulmonaires, etc. — affectent le cœur et les vaisseaux sanguins, et constituent la première cause de mortalité dans le monde85.
En avril 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié un rapport sur les effets des édulcorants75, basé sur 280 études menées chez l’humain. Parmi elles, 56 portaient spécifiquement sur les maladies cardiovasculaires. Leur synthèse montre que les consommateurs réguliers d’édulcorants présentent un risque accru de 32 % de développer une maladie cardiovasculaire, et de 19 % en ce qui concerne les accidents vasculaires cérébraux (AVC). De plus, toujours selon l’OMS, la consommation régulière d’édulcorants favoriserait à long terme l’hypertension et le déséquilibre du cholestérol, deux facteurs de risque dans le déclenchement de complications cardiovasculaires.
Ces résultats vont dans le même sens que ceux de l’étude française NutriNet-Santé, publiée en septembre 202286, qui s’est penchée spécifiquement sur l’impact de l’aspartame sur la santé cardiovasculaire. Elle révèle que les consommateurs réguliers présentaient un risque d’AVC accru de 17 %, une estimation proche de celle avancée par l’OMS.
Face à ces résultats préoccupants, l’OMS a formulé l’année suivante, en 2023, une recommandation sans ambiguïté : ne pas consommer d’édulcorants à des fins de réduction d’apparition de maladies chroniques, notamment de maladies cardio-vasculaires87.
Une étude de 202588, utilisant un protocole récent d’analyse des liaisons chimiques, apporte des éléments d’explication à ces observations. Elle indique que l’aspartame pourrait interagir avec plusieurs protéines et récepteurs du cerveau, entraînant des interférences multiples qui favorisent l’hypertension et le risque d’AVC. Les chercheurs vont jusqu’à suggérer de potentielles incompatibilités entre une consommation quotidienne d’aspartame et la prise de certains médicaments destinés à faire baisser la pression artérielle.
Un impact délétère sur le microbiote
Le microbiote intestinal désigne l’ensemble des milliards de micro-organismes qui peuplent nos intestins et jouent un rôle clé dans notre santé89. Lorsqu’il se déséquilibre, il peut favoriser l’apparition de nombreuses maladies chroniques90,91,92,93 (voir notre article sur le microbiote ).
En 2014, une étude publiée dans la prestigieuse revue Nature a été la première à mettre en évidence un effet négatif des édulcorants sur le microbiote de personnes en bonne santé94. Les chercheurs ont constaté une diminution de la diversité microbienne. Ce phénomène est susceptible, à long terme, de favoriser des troubles métaboliques comme la résistance à l’insuline, l’intolérance au glucose, ainsi que des pathologies chroniques déjà évoquées : cancers, diabète de type 2 et maladies cardiovasculaires.
En 2014, une étude s’est penchée spécifiquement sur l’aspartame95. Elle montre que, même à des doses courantes — équivalentes à deux canettes de soda par jour —, l’aspartame peut altérer durablement l’équilibre du microbiote intestinal.
D’autres travaux publiés en 202096 ont mis en évidence un phénomène aggravant : l’aspartame pourrait endommager l’épithélium intestinal, cette fine barrière de cellules qui nous protège des agents pathogènes. Sa détérioration favoriserait une inflammation chronique de l’intestin et affaiblirait le système immunitaire, augmentant ainsi le risque de développer des maladies chroniques.
Des recherches supplémentaires restent nécessaires pour mieux comprendre le lien entre édulcorants, microbiote et maladies chroniques. Mais cette hypothèse est aujourd’hui largement jugée plausible par la communauté scientifique97,98,99. Dans son rapport de 202275, l’OMS souligne d’ailleurs que certaines maladies chroniques pourraient être liées à une altération du microbiote intestinal provoquée par la consommation d’édulcorants.
Une suspicion de neurotoxicité
Les premiers signaux d’alerte sur la possible toxicité neurologique de l’aspartame remontent aux années 1970. À l’époque, le neuroscientifique John Olney avait observé que, même à des doses relativement faibles, l’édulcorant pouvait détruire les neurones de souriceaux dont le cerveau était encore en développement100,101. Depuis, ces inquiétudes ont refait surface à plusieurs reprises, alimentées par de nouvelles études.
En 2008, des chercheurs ont montré que l’aspartame se décompose dans l’organisme en trois substances102 : la phénylalanine, l’acide aspartique et le méthanol. Or, toutes sont connues pour interagir avec le système nerveux. Elles peuvent ainsi perturber l’action des neurotransmetteurs, comme la dopamine ou la sérotonine. Elles pourraient aussi provoquer des maux de tête, troubles de la mémoire et du sommeil, variations d’humeur, stress ou dépression4,103. Enfin, elles peuvent générer un stress oxydatif dans le cerveau, endommageant les neurones et favorisant leur dégénérescence104.
Deux études de 2023105 et 2024106 ont montré que ces effets étaient observés chez la souris à des très faibles doses d’aspartame, comparables à une consommation courante chez l’humain. Ces effets sont apparus en seulement quatre semaines et, plus inquiétant encore, ont été transmis à la descendance des souris exposées, suggérant que les effets indésirables de l’aspartame sur le cerveau pourraient se transmettre aux générations suivantes.
L’OMS indique quant à elle que, chez l’humain, les résultats restent contrastés : certaines études mettent en évidence un lien entre l’aspartame et des troubles cognitifs — notamment un risque accru de maladie d’Alzheimer —, tandis que d’autres ne relèvent aucune association75. Des recherches plus approfondies sont donc nécessaires pour déterminer si les effets observés chez l’animal se produisent aussi chez l’être humain.
Une DJA devenue obsolète et insuffisante
La DJA (dose journalière admissible) correspond à la quantité maximale d’une substance qu’une personne peut consommer chaque jour, toute sa vie, sans risque pour la santé. Elle est calculée en fonction du poids : on l’exprime en milligrammes (mg) de substance par kilogramme (kg) de poids corporel107.
Cette limite est fixée par des agences d’évaluation des risques, comme l’EFSA pour l’Union européenne ou la FDA pour les États-Unis. Pour cela, ils repèrent la dose la plus faible qui provoque un effet dans des études sur les animaux, puis appliquent une marge de sécurité (généralement un facteur 100) pour déterminer une valeur supposée sans effet chez l’humain. Cette méthode, bien qu’utile, présente toutefois certaines limites.
Un seuil défini par les fabricants dans les années 70
La DJA actuelle de l’aspartame repose sur des études anciennes et controversées. En 1980, le JECFA, qui est le comité chargé de fixer les DJA au niveau mondial, a fixé ce seuil à 40 mg/kg de poids corporel/jour108. Cette décision a été largement influencée par la FDA, dont plusieurs scientifiques siégeaient également au JECFA109. Par ailleurs, la FDA était la seule à détenir, à l’époque, l’ensemble des données toxicologiques disponibles, mais elle n’a pas permis au JECFA de prendre pleinement en compte les fraudes et faiblesses méthodologiques des études en question. En effet, ces limites ne sont aucunement mentionnées dans les rapports du JECFA.
Pour définir cette DJA, le JECFA s’est appuyé sur des travaux financés par les fabricants Ajinomoto et Searle. L’étude clé retenue pour fixer la DJA est celle réalisée sur les rats en 1981 par Ajinomoto22, une étude très controversée dont la méthodologie était déjà très contestée à l’époque par de nombreux scientifiques12,110.
En 1983, la FDA adopte une DJA encore plus souple de 50 mg/kg/jour, sans appuyer cette décision sur de nouvelles études111.
En Europe, l’EFSA fixe également en 1984 la DJA à 40 mg/kg/jour, au moment de la mise sur le marché de l’aspartame112. L’EFSA fait pour cela confiance aux évaluations de la FDA et du JECFA, sans demander d’études supplémentaires58. L’EFSA indique dans son rapport avoir évalué une grande quantité de données sans préciser ni les études en question ni les résultats de ces études. Plus tard, lors d’une audition au Parlement européen en 2011, l’EFSA avouera que le comité scientifique de l’époque n’avait, en réalité, jamais disposé des études initiales de Searle et Ajinomoto et avait autorisé l’aspartame dans toute l’Union européenne les yeux fermés112.
Un statu quo maintenu en 2013 sans justification
En 201334, l’EFSA a réévalué l’aspartame et a maintenu la valeur de la DJA fixée en 1984 : 40 mg/kg de poids corporel/jour113. Selon les estimations de l’OMS, cela équivaut à une consommation quotidienne de 9 à 14 canettes de soda114,115, une quantité qui peut sembler extrême et donc rassurante pour tout consommateur ordinaire de sodas.
Cependant, comme mentionné précédemment, cette réévaluation est entachée de critiques et soulève un problème majeur : la sélection biaisée des études. En effet, l’EFSA a eu tendance à privilégier les travaux les plus rassurants sur l’aspartame, et à écarter les études qui signalaient des risques, y compris celles présentant une méthodologie jugée plus robuste que celle des travaux retenus36,57.
L’agence indique se baser sur l’étude très contestée de 1981 financée par le fabricant d’aspartame Ajinomoto22. Son rapport ne mentionne à aucun moment les limites méthodologiques majeures de cette étude. L’une des principales limites de cette étude concerne l’absence de données sur la pureté de l’aspartame70 : aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer avec certitude que la substance administrée aux rats de l’étude était bien de l’aspartame pur. Pour balayer cette réserve, l’EFSA indique simplement que, pour l’ensemble des études sur le long terme, « la pureté de l’aspartame utilisé dans ces études est considéré comme étant de 100% »34.
Source : Debras et al, 2022
La crédibilité de cette réévaluation de 2013 est aussi fragilisée par la révélation des liens de plusieurs experts de l’EFSA avec l’industrie de l’aspartame57,59,62. Ces conflits d’intérêts ont conduit à l’adoption en 2019 d’une loi européenne visant à renforcer la transparence et l’intégrité scientifique au sein de l’EFSA65,116. Une avancée, certes, mais qui n’a jamais conduit à rouvrir le dossier ni à réexaminer la DJA de l’aspartame.
En 2023, le JECFA a, lui aussi, choisi de maintenir la DJA de l’aspartame inchangée114,117. Là encore, sa conclusion repose largement sur l’étude de 1981 financée par le fabricant Ajinomoto118.
Cependant, plusieurs acteurs — parmi lesquels l’ONG européenne Foodwatch119 et l’ONG américaine U.S. Right to Know120 — ont relevé au sein du JECFA les mêmes dérives que celles reprochées à l’EFSA : une sélection biaisée des études, la présence de six experts membres du comité travaillant parallèlement à l’ILSI, ainsi que de sérieuses lacunes dans la politique de transparence et de gestion des conflits d’intérêts.
Des risques majeurs exclus des critères d’évaluation
En plus de s’appuyer sur des études anciennes et controversées, la DJA de l’aspartame fixée en Europe repose sur des travaux qui ne couvrent pas l’ensemble des effets toxiques potentiels de cette substance.
Pour établir une DJA, les autorités sanitaires se basent uniquement sur des études menées sur des animaux (rats, souris ou lapins) exposés pendant deux ans à une substance dont la composition et la pureté sont censées être parfaitement connues. Les effets pris en compte sont uniquement ceux visibles lors d’examens biologiques, tels que : variations de poids, anomalies dans la formation ou le fonctionnement des organes, impacts sur la reproduction ou la fertilité, effets sur la descendance, apparition de tumeurs ou autres anomalies.
Cependant, ces modèles animaux ne permettent pas toujours d’identifier tous les effets néfastes chez l’humain. Certains impacts — sur le comportement, la mémoire, l’appétit, ou encore les effets dits « cocktail » liés à l’exposition simultanée à d’autres substances courantes (médicaments, additifs, pesticides, etc.) — sont difficiles, voire impossibles, à détecter avec cette approche. Cette limite conduit ainsi probablement à sous-estimer certains risques, notamment la possible neurotoxicité de l’aspartame, ou le développement progressif d’une résistance à l’insuline. L’OMS rappelle d’ailleurs, en introduction de son rapport de 202275, que « les effets à long terme sur la santé de la consommation d’édulcorants à des niveaux inférieurs à la DJA ne sont pas bien caractérisés ».
Par ailleurs, les données issues d’études sur l’humain ne sont pas prises en compte lors de l’établissement des DJA121. En effet, ces seuils sont généralement fixés au moment où une nouvelle substance obtient son autorisation de mise sur le marché. Or, si des essais cliniques sur l’homme sont obligatoires pour les médicaments, ce n’est pas le cas pour les additifs alimentaires. D’un point de vue éthique, il serait difficile de justifier qu’un groupe de volontaires soit exposé à une molécule inédite uniquement pour valider sa commercialisation, surtout qu’un additif alimentaire n’apporte pas le même bénéfice qu’un médicament. Les données humaines sont donc examinées après coup, principalement via des études épidémiologiques. Celles-ci cherchent à déterminer, une fois l’additif déjà autorisé, si les consommateurs réguliers présentent une fréquence plus élevée de certaines maladies que la population générale. Plusieurs scientifiques sont allés jusqu’à qualifier la DJA de « procédure artisanale fondée à la fois sur la science et sur des postulats »122 et ont appelé à une meilleure prise en compte des données humaines123.
Plusieurs études épidémiologiques – menées chez l’humain – ont ainsi mis en évidence des effets nocifs de l’aspartame à des doses pourtant autorisées, couramment consommées et très inférieures à la DJA. Ces recherches mettent par exemple en évidence une augmentation du risque de cancers124, de maladies cardiovasculaires125 et de diabète de type 2126, à des doses près de 200 fois inférieures à la DJA, soit l’équivalent d’une demi-canette de soda par jour. Un risque accru d’obésité127, ainsi qu’un poids de naissance plus élevé chez les nouveau-nés128, ont également été constatés pour les personnes consommant un seul soda « sans sucre » par jour. Ces études ne sont cependant pas prises en compte dans le calcul de la DJA, car elles ne permettent pas de déterminer une dose sans risque, contrairement aux études menées sur l’animal.
De plus, lors de la réévaluation par l’EFSA en 201334, les études animales portant sur des risques émergents — comme les effets sur le microbiote intestinal — n’étaient pas prises en compte. Or, ces risques sont aujourd’hui considérés comme préoccupants, compte tenu des conséquences potentiellement graves qu’une perturbation du microbiote liée à l’aspartame pourrait engendrer129.
Le seuil actuel de la DJA est donc incomplet et ne protège pas pleinement la santé des populations, ce qui rend l’absence de révision de la DJA d’autant plus préoccupante.
Un édulcorant sans bénéfice sur le poids
Depuis son autorisation, l’aspartame est présenté comme une alternative au sucre permettant de réduire les apports caloriques et de mieux contrôler son poids. Cet argument peut sembler logique sur le papier.
Cependant, de plus en plus d’études remettent en cause cette promesse. L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a publié en 2015 un rapport s’appuyant sur 383 publications scientifiques130. Elle y conclut que les édulcorants, y compris l’aspartame, n’ont démontré aucun effet bénéfique sur la perte de poids ni sur le contrôle de la glycémie. Ces résultats concernent aussi bien les personnes en bonne santé que celles atteintes de diabète.
Les conclusions de l’ANSES rejoignent celles du rapport de l’OMS publié en 202275. En effet, les études à court terme (moins de 12 mois) suggèrent un faible effet de réduction du poids ou du tour de taille chez les personnes cherchant à perdre du poids131. Cependant, à plus long terme, les études de cohorte menées sur 4 à 9 ans révèlent une tendance inverse : une consommation plus élevée d’édulcorants est associée à une augmentation de 2,6 cm du tour de taille132. L’OMS rapporte même qu’une consommation régulière d’édulcorants est associée à une augmentation de 76 % du risque d’obésité, ainsi qu’à une hausse significative de l’indice de masse corporelle (IMC). En conclusion, l’OMS préconise clairement de « ne pas utiliser d’édulcorants à des fins de perte de poids ». Chez l’enfant, l’ANSES note également que la majorité des études de suivi à long terme mettent en évidence, de façon paradoxale, un lien entre une consommation régulière d’édulcorants et la prise de poids133.
Plus préoccupant encore : une étude canadienne de 2020128, menée sur plus de 2 200 femmes enceintes, montre que les bébés exposés à l’aspartame in utero présentent un poids significativement plus élevé à la naissance que ceux non exposés. Ces bébés présentent également un risque accru de complications métaboliques, comme une résistance à l’insuline ou une accumulation de graisse dans les tissus, des facteurs qui augmentent leur vulnérabilité à la prise de poids ultérieure et favorisent le développement de l’obésité dès l’enfance ou à l’âge adulte.
Le mécanisme exact derrière cet effet reste encore mal compris. Plusieurs pistes sont envisagées : une activation inappropriée des récepteurs du goût sucré, une altération de la tolérance au glucose134, le développement progressif d’une résistance à l’insuline ou la perturbation du microbiote intestinal135.
Conclusion
Le principe de précaution est au cœur du système de réglementation européen, où il est inscrit dans la loi depuis 2002136. Pourtant, l’histoire de l’aspartame montre à quel point ce principe peut être affaibli lorsque l’évaluation des risques est noyée sous l’influence des lobbies industriels.
La question n’est donc plus seulement de savoir si l’aspartame présente un risque pour la santé, mais bien de savoir si nos autorités sont encore en mesure de protéger efficacement les consommateurs.
Face à cette situation, il est essentiel de faire entendre une voix claire : les intérêts économiques ne doivent pas dicter les décisions qui concernent la santé publique. C’est le sens de la pétition portée par Yuka, Foodwatch et La Ligue contre le cancer, qui demande à la Commission européenne d’interdire l’aspartame. La santé ne devrait jamais être la variable d’ajustement des intérêts économiques.
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Voir en ligne : https://yuka.io/enquete-aspartame/
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